J11 – 70.0Km
12 octobre – Kayes / Dialaka Jour : 70 K (11h08′) Total : 839 K
Les affaires de Serge se corsent. On le sent inquiet, refermé sur lui-même depuis quelques jours, peu bavard, prenant même hier son dîner sans sortir de sa chambre d’hôtel. De plus en plus soucieux de toute évidence face à cette chaleur dont on ne sait quand elle voudra bien fléchir et qui met à mal la moyenne de 80 km jour qu’il s’était fixée. Pourtant, les températures vont baisser et notamment la nuit, c’est inéluctable puisque nous avançons de jour en jour vers la saison la plus fraîche dans cette partie du Sahel. Ce 11ème jour commence par le franchissement du fleuve Sénégal. Le fleuve qui arrose Kayes, l’ancienne capitale du Soudan français, fait à cet endroit 500 bons mètres de large. D’ici, il va s’écouler jusqu’à la ville de St Louis, au nord du Sénégal voisin, où il se jettera dans l’Atlantique et qu’on peut rejoindre depuis Kayes en pinasse en quelques jours de navigation fluviale. Pour notre part, c’est par voie terrestre et en sens opposé que se dirige notre route, invariablement vers l’Est.Dans la nuit, telle une luciole ondulant dans les phares de la Toyota-sangsue qui lui colle au train, Serge tape encore un bon 8 km/h durant les quatre premières heures de course, à peine moins vite qu’aux premiers jours. Quand le soleil se lève, il enfile un premier tee-shirt sec. Débute alors pour lui un combat au corps à corps dans la fournaise, qui va durer 5 à 6 heures. Lui qui, en conditions normales, n’aime rien plus que de courir tête et torse nus, il devra aujourd’hui pour la première fois enfiler un bas de survêtement, deux épaisseurs detee-shirt et une paire de gants pour se protéger la peau. Le bob bleu marine qu’il porte aux heures chaudes depuis le départ n’a déjà plus de couleur, cuit par le soleil… Les occupants du Toyota sont contraints de raccourcir la distance entre deux ravitaillements. Tous les 2500 mètres de nuit, puis tous les 2 kilomètres de jour, puis tous les 1000 mètres après 50 km decourse… En roulant de point d’arrêt en point d’arrêt, dans les véhicules nous happons au moins un peu d’air dont Serge ne peut bénéficier, oppressé et impuissant à tenir son allure habituelle. Un proverbe local dit qu’à Kayes, le margouillat n’ose traverser la rue en plein journée, de peur de voir son ventre éclater sous l’effet de la chaleur du sol… Sur les bords de route, même les chèvres se terrent à l’ombre, rare et chère, enfouies dans les épineux ou cotchées contre les troncs des accacias . Nous retrouvons une route asphaltée toute neuve et en excellent état. Très peu de circulation automobile mais toujours de tranquilles charrettes, des mobylettes Peugeot ou Motobécane, des vélos, des hommes et des femmes marchant de village en village. Un nombre invraisemblable de passants s’arrêtent pour nous saluer, serrer les mains, prendre des nouvelles de la France, pays ami. Au Mali on n’adresse jamais un « bonjour » sec, mais au minimum « bonjour, et comment ça va ? » qui attend une réponse. « Et la famille ?… », « et la santé ? » « et à Paris, comment ça va ? »… Beaucoup d’enfants bergers surgissent de derrrière les buissons pour venir nous tendre la main et posent pour la photo sans se faire prier.Parmi les rencontres du jour, celle d’un homme longiligne en tricot de corps, au corps d’athlète et au sourire d’ange, flanqué de son âne transportant ses maigres bagages et formant tous les deux un équipage particulièrement zen. L’homme nous explique qu’il vient de l’autre bout du Mali qu’il a quitté à pied il y a un mois et qu’il se rend ainsi jusqu’à Kaolack, au Sénégal, pour y travailler. Kaoloack est à 600 km d’ici et nous y sommes nous-mêmes passés il y a 8 jours. Il s’arrêtera échanger quelques mots avec Serge puis ils repartiront, chacun sur leur route. Affichant 27°C à 3 heures du matin, le thermomètre du véhicule s’affole comme chaque jour pour grimper à 38° à 9 heures et à 47° à midi lorsque Serge atteint le 60è km après 9h12′ de course. Il ne pourra plus ensuite qu’alterner course et marche, devra accepter plusieurs pauses de 5 à 10 minutes à l’ombre, et décidera sagement de ne pas dépasser 70 km aujourd’hui. A chaque jour suffit sa peine, au poste de surveillance rapprochée de Serge, la maxime n’a jamais eu autant de sens. Nous faisons escale dans le village de cultivateurs de Dialaka où l’instituteur nous ouvre son école pour la nuit.


